Dans mon ancien cabinet, je rencontrais souvent des personnes persuadées d’avoir un « petit patrimoine sans histoire ». Puis on mettait tout à plat… et on découvrait un cocktail de PEL oubliés, d’assurance-vie mal ventilée, de prêts pas renégociés, et parfois un risque majeur en cas de coup dur.
C’est précisément à ça que sert un bilan patrimonial : arrêter de piloter votre vie financière au feeling, et passer en mode tableau de bord. La bonne nouvelle, c’est qu’une première version sérieuse est faisable seul, à la maison, avec un peu de méthode.
Ce que je vous propose ici : un exemple de bilan patrimonial, pas à pas, avec un cas concret et des chiffres, pour que vous puissiez faire le même exercice chez vous.
À quoi sert vraiment un bilan patrimonial ?
Le bilan patrimonial n’est pas un gadget de banquier pour vous vendre un produit de plus. Bien fait, il répond à quatre questions très simples :
- Où en êtes-vous aujourd’hui ? (ce que vous possédez, ce que vous devez, ce qui rentre, ce qui sort)
- Quels risques vous prennent à la gorge si un événement survient (chômage, décès, divorce, invalidité, maladie longue…)
- Vos objectifs tiennent-ils la route financièrement (achat immo, études des enfants, retraite, transmission…)
- Quels leviers simples pouvez-vous activer sans tout révolutionner ?
L’idée n’est pas d’obtenir un « patrimoine parfait » mais d’identifier :
- les points forts à consolider ;
- les fuites (frais, dettes mal optimisées, placements incohérents) ;
- les angles morts (protection de la famille, fiscalité, succession).
Passons à la méthode, avec un vrai cas sous les yeux.
Étape 1 : dresser l’inventaire de votre patrimoine (comme un notaire… mais vivant)
On commence par le plus factuel : le « stock ». Ce que vous possédez – ce que vous devez. Rien de plus, rien de moins.
Cas pratique : Julien, 38 ans, marié sous le régime légal (communauté réduite aux acquêts), deux enfants (5 et 8 ans), salarié cadre, épouse infirmière libérale.
Patrimoine de Julien et sa femme (valeurs réalistes, pas les prix rêvés du voisin) :
- Résidence principale : maison estimée 380 000 €
- Crédit immobilier restant dû : 250 000 €
- Épargne bancaire :
- Livret A : 18 000 €
- LDDS : 6 000 €
- Compte courant moyen : 3 000 €
- Épargne long terme :
- Assurance-vie de Julien : 42 000 €
- Assurance-vie de son épouse : 25 000 €
- PEA de Julien : 15 000 €
- Épargne retraite :
- PER individuel Julien : 8 000 €
- Ancien PERCO de son ex-entreprise : 5 000 €
- Autres actifs :
- Voiture n°1 : 10 000 €
- Voiture n°2 : 5 000 €
- Autres crédits :
- Crédit auto : 6 000 € restant dû
- Crédit conso travaux : 4 000 € restant dû
On calcule ensuite le patrimoine net : Actifs – Dettes.
Actifs :
- Immobilier : 380 000 €
- Épargne financière (livrets, assurance-vie, PEA, PER, PERCO) : 122 000 €
- Voitures : 15 000 €
Total actifs : 517 000 €
Dettes :
- Crédit immo : 250 000 €
- Crédit auto : 6 000 €
- Crédit conso : 4 000 €
Total dettes : 260 000 €
Patrimoine net de Julien et sa femme : 517 000 – 260 000 = 257 000 €
À ce stade, vous devez obtenir chez vous la même photo chiffrée, même si elle tient sur une demi-page. L’objectif : une liste exhaustive, pas « à peu près correcte ».
Check-list rapide pour cette étape :
- Estimation réaliste des biens immobiliers (pas seulement ce que vous espérez)
- Relevés des comptes (bancaires, assurance-vie, PEA, PEL, PER, etc.)
- Tableau des crédits avec capital restant dû (demandez à la banque si besoin)
- Rien n’est « trop petit » pour être listé (vieux PEL, PEA oublié, etc.)
Étape 2 : analyser vos flux (ce qui rentre, ce qui sort, ce qui reste… ou pas)
Deuxième volet : le mouvement. Un patrimoine qui progresse, c’est rarement une « bonne étoile », c’est souvent un flux net positif qui alimente des placements cohérents.
Reprenons Julien.
Revenus mensuels nets du foyer :
- Julien : 3 200 €
- Épouse (après charges libérales) : 2 400 €
Total : 5 600 €
Charges fixes mensuelles :
- Crédit immo : 1 250 €
- Crédit auto : 220 €
- Crédit conso : 160 €
- Assurances (habitation, auto, santé, prévoyance perso) : 260 €
- Impôt sur le revenu (prélèvement à la source) : 550 €
- Frais de garde / périscolaire : 220 €
- Abonnements (télécom, streaming, etc.) : 120 €
Total charges fixes : 2 780 €
Dépenses variables (moyenne) :
- Courses alimentaires : 800 €
- Essence / transports : 250 €
- Loisirs / sorties : 350 €
- Habits / divers : 200 €
Total variables : 1 600 €
Flux mensuel :
- Revenus : 5 600 €
- Dépenses (fixes + variables) : 4 380 €
Capacité d’épargne théorique : 5 600 – 4 380 = 1 220 € / mois
En réalité, Julien épargne environ :
- 200 € / mois sur un livret
- 150 € / mois sur son assurance-vie
- 100 € / mois sur son PER
Soit 450 € / mois. Le reste part en « petit train de vie ».
Message caché : il a une capacité d’épargne de 1 220 €, mais n’en utilise qu’environ 450 €. Il y a donc potentiellement 700 € par mois qui se volatilisent sans projet précis. Sur un an, ça fait 8 400 €. Sur 10 ans, plus de 80 000 €… sans rendement.
Objectif de cette étape pour vous :
- Identifier votre capacité d’épargne réelle (pas seulement ce que vous mettez de côté aujourd’hui)
- Voir si votre style de vie est aligné avec vos objectifs (achat, retraite, études enfants…)
- Repérer les charges compressibles (crédits conso, abonnements inutiles, assurances doublons)
Étape 3 : cartographier vos risques personnels et familiaux
C’est la partie du bilan qu’on n’aime pas regarder, mais c’est souvent là que se jouent les grosses catastrophes financières ou… leur évitement.
On se pose une seule question, déclinée en plusieurs scénarios : que se passe-t-il financièrement si… ?
- Je décède
- Mon conjoint décède
- Je suis en invalidité lourde
- Je perds mon emploi / mon activité baisse fortement
- Je me sépare
Sur Julien :
- Crédit immobilier : assurance déléguée avec 100 % sur chaque tête. En cas de décès de l’un, le prêt est intégralement remboursé. Point très positif.
- Prévoir : contrats de prévoyance via l’employeur pour Julien, mais rien de sérieux pour son épouse libérale (simple contrat Madelin santé, pas de prévoyance lourde).
- Épargne de précaution : 24 000 € sur les livrets, soit environ 5 à 6 mois de dépenses du foyer. Correct mais améliorable.
- Protection du conjoint : pas de donation au dernier vivant, pas de réflexion sur la succession. Avec deux enfants, en l’état, le conjoint survivant ne récupère pas automatiquement tout.
On voit déjà émerger :
- Un point fort : la couverture décès sur le crédit
- Un angle mort : la prévoyance de l’épouse en cas d’accident de vie
- Un sujet à traiter : la protection du conjoint et l’organisation de la succession
Chez vous, cette étape doit mener à un mini diagnostic :
- Avez-vous au moins 3 à 6 mois de dépenses en épargne disponible ?
- Les crédits lourds sont-ils correctement assurés ? (et pas seulement au minimum légal)
- Votre conjoint et vos enfants sont-ils financièrement protégés en cas de décès / invalidité ?
- Avez-vous déjà parlé et écrit vos souhaits (testament, donation au dernier vivant, clauses bénéficiaires d’assurance-vie) ?
Étape 4 : mettre à plat vos objectifs… et les chiffres en face
Maintenant que vous savez d’où vous partez, il faut décider où vous voulez aller. Là encore, on reste concret.
Objectifs de Julien et sa femme :
- Finir de payer la maison vers 60 ans
- Avoir de quoi aider les enfants pour leurs études et un apport pour leur futur logement
- Se constituer un complément de retraite d’environ 1 000 € nets/mois à partir de 65 ans
Traduction en chiffres (rapide) :
- Complément retraite 1 000 €/mois à partir de 65 ans, avec une espérance de vie de 25 ans derrière :
- On peut viser un capital cible d’environ 250 000 à 300 000 €
- Julien a aujourd’hui 38 ans, soit 27 ans de capitalisation devant lui
- Avec un rendement moyen de 4 %/an, il lui faudrait épargner de l’ordre de 350 à 450 €/mois spécifiquement pour cet objectif, en plus de ce qui existe déjà
- Aide aux enfants : viser par exemple 30 000 € par enfant (60 000 € au total) d’ici 15 ans
- À 3 %/an de rendement, cela représente environ 250 €/mois à épargner
On voit vite que les 1 220 €/mois de capacité d’épargne identifiée plus haut ne sont pas du luxe… Ils sont presque tous utiles s’ils sont alloués à des projets précis.
Cette étape, chez vous, doit aboutir à :
- 3 ou 4 objectifs maximum (au-delà, vous vous dispersez)
- Pour chaque objectif :
- Un montant cible
- Une date cible
- Une mensualité théorique à dégager
C’est seulement à partir de là qu’on peut parler de supports (livrets, AV, PEA, PER, immobilier locatif, etc.) de façon intelligente.
Étape 5 : vérifier la cohérence de vos placements (et les frais qui vont avec)
Revenons au patrimoine financier de Julien :
- 24 000 € sur livrets (épargne de précaution + surplus non utilisé)
- Assurance-vie : 67 000 € (Julien + épouse)
- PEA : 15 000 €
- Retraite (PER + PERCO) : 13 000 €
Diagnostic rapide :
- Épargne de précaution : environ 20 000 € suffiraient pour 4-5 mois de dépenses. Il y a donc 4 000 € de trop en liquidités « qui dorment ».
- Assurance-vie :
- Frais d’entrée de 3 % sur versements (contrat bancaire ancien) : handicap lourd à long terme.
- Allocation : 75 % en fonds euros, 25 % en unités de compte prudentes. Cohérent avec la prudence du couple.
- PEA :
- Investi à 60 % seulement, le reste en espèces.
- Aucun versement depuis deux ans.
- PER :
- Frais de gestion dans la moyenne, mais peu diversifié.
Déjà, sans « produit miracle », on a des leviers simples :
- Transférer progressivement une partie de l’assurance-vie vers un contrat en ligne moins chargé en frais
- Repasser le PEA à 100 % investi sur un profil cohérent avec l’horizon de long terme
- Réaffecter le surplus des livrets (4 000 € et les flux futurs) vers les objectifs long terme (retraite / enfants)
Chez vous, la question à se poser n’est pas : « Quel placement est à la mode ? », mais :
- Mes placements actuels sont-ils alignés avec mes horizons de temps ?
- Mes frais ne grignotent-ils pas une part disproportionnée de la performance ?
- Mon épargne est-elle trop concentrée sur un seul support (ex : 90 % en immobilier ou 100 % sur un livret) ?
Étape 6 : intégrer la fiscalité et le droit (sans sombrer dans le jargon)
Dernier étage du bilan patrimonial : la couche juridique et fiscale. Pas la plus sexy, mais celle qui transforme parfois un bon schéma en usine à gaz… ou l’inverse.
Sur Julien :
- Fiscalité de l’épargne :
- Assurance-vie de plus de 8 ans : déjà de bonnes antériorités fiscales.
- PEA ouvert depuis 7 ans : exonération d’impôt sur les gains (hors prélèvements sociaux) en cas de retrait.
- PER : déductions fiscales intéressantes à court terme, mais imposition future à la sortie.
- Transmission :
- Assurance-vie bien utilisée peut permettre de transmettre jusqu’à 152 500 € par bénéficiaire (règle des 150 000 € environ) hors droits, pour les versements avant 70 ans.
- Mais les clauses bénéficiaires de leurs contrats n’ont pas été relues depuis la naissance du deuxième enfant.
- Régime matrimonial :
- Communauté légale : en cas de décès, partage entre conjoint et enfants.
- Pas de donation au dernier vivant : le conjoint est relativement protégé, mais il y a mieux à faire.
Les pistes d’optimisation ne sont pas forcément spectaculaires, mais souvent très rentables :
- Mettre à jour les clauses bénéficiaires (assurance-vie, PER) pour refléter la situation familiale et vos souhaits
- Envisager une donation au dernier vivant ou un ajustement du régime matrimonial si la protection du conjoint est une priorité
- Arbitrer entre épargne retraite déductible (PER) et autres enveloppes selon votre tranche marginale d’imposition
Chez vous, si vous ne vous sentez pas à l’aise sur ces sujets, c’est typiquement la zone où un conseiller compétent apporte le plus de valeur. Mais même sans lui, vous pouvez déjà :
- Relire vos contrats d’assurance-vie (clauses bénéficiaires, dates d’ouverture, frais)
- Identifier votre tranche marginale d’imposition pour mesurer l’intérêt des dispositifs type PER
- Vérifier que ce que vous croyez savoir sur votre succession n’est pas faux (spoiler : ça l’est souvent)
Étape 7 : transformer le diagnostic en plan d’actions simple
Un bilan patrimonial qui reste dans un classeur sert autant qu’un tapis de course servant de porte-manteau. L’objectif final : une feuille de route lisible.
Pour Julien, un plan d’actions réaliste pourrait ressembler à ceci :
- Dans les 3 prochains mois :
- Mettre en place un suivi des dépenses pour matérialiser la capacité d’épargne réelle.
- Fixer l’épargne de précaution à 20 000 € sur livrets, et basculer l’excédent vers l’assurance-vie / PEA.
- Mettre à jour les clauses bénéficiaires des contrats d’assurance-vie.
- Dans les 12 prochains mois :
- Étudier un transfert d’assurance-vie vers un contrat plus compétitif en frais.
- Structurer une épargne de 600 à 800 €/mois répartie entre :
- Objectif retraite (PER + assurance-vie orientée long terme)
- Objectif enfants (assurance-vie dédiée, PEL ou autre support)
- Mettre en place un vrai contrat de prévoyance pour l’épouse libérale.
- À horizon 2 à 3 ans :
- Revoir le projet retraite à la lumière des évolutions de carrière.
- Réexaminer l’opportunité ou non d’un investissement locatif (uniquement si la capacité d’épargne reste solide et si le couple a envie de s’en occuper).
Pour votre propre situation, visez un plan d’actions compact :
- 3 à 5 actions « immédiates » (6 mois) : organisation, épargne de précaution, petits arbitrages, mises à jour juridiques.
- 3 à 5 actions « à moyen terme » (1 à 3 ans) : transfert de contrats coûteux, mise en place d’épargne programmée, prévoyance, stratégie immo ou retraite.
Si vous ne savez pas par où commencer, posez-vous cette question simple : qu’est-ce qui serait le plus pénalisant si rien ne change d’ici 5 ans ? C’est souvent par là qu’il faut commencer.
Un bilan patrimonial utile n’est pas celui qui impressionne par sa complexité, mais celui qui vous permet, noir sur blanc, de savoir :
- où vous en êtes réellement,
- ce qui pourrait vous faire mal demain,
- et ce que vous pouvez faire, dès cette année, pour améliorer la situation.
Le reste – produits, montages, supports « innovants » – vient après. Toujours après.
Edgard